Appel de Manéga : Ainsi donc, les bourreaux sont devenus les victimes !

Les initiateurs de l'Appel de Manéga, lors d'une conférence de presse le 09 octobre 2019

Depuis quelques mois, un groupe ‘’d’anciens’’ et de personnalités regroupés par le Journaliste Loukmann Ouédraogo et M. Evariste Konseibo ont lancé une initiative dénommée ‘’l’Appel de Manéga’’. Après plusieurs mois de travaux, ces hommes et femmes d’un certain âge sont parvenus à des conclusions déclinées sous forme de « feuille de route pour la paix et la réconciliation au Burkina Faso ».  De nombreuses propositions y sont contenues. Parmi elle, celle concernant les acteurs de l’insurrection populaire et du coup d’Etat de septembre 2015 a retenu notre attention. Ce que les ‘’sages’’ demandent n’est rien d’autres que l’inversion des rôles. Et pour cause…

Par Inoussa Ouédraogo

 

Les « sages » ne se seraient pas pris autrement s’ils voulaient trafiquer l’Histoire récente du Burkina Faso. Sinon, comment, seulement 5 ans après l’insurrection populaire l’on peut formuler de tels recommandations ? Que veulent les sages en demandant que les incendies et les destructions des domiciles, des biens privés et publics et de l’Assemblée nationale lors de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 soient condamnées expressément par l’autorité publique ainsi que par les leaders religieux et coutumiers ? Comment peuvent-ils demander une contrition publique de la part des acteurs de l’insurrection, ainsi que de tous les auteurs du coup d’Etat du 16 septembre 2015 ?  Quel est le plan ? Veut-on vraiment la paix pour ce pays ?  Les Burkinabè se souviennent comme si c’était hier. Le 02 décembre 2014, un vibrant hommage a été rendu aux martyrs de la révolution, tombés au cours des évènements des 30 et 31 octobre de la même année.  Ce jour-là, Issa Sama , Abdoul Moubarak Belem, Inoussa Béré, Aristide Fabrice Yempabou Ouoba, Gaston Karambiri et Arsène Ouébidoua Aouédri ont  été inhumés au cimetière de Gounghin après avoir reçu à la place de la révolution,  les hommages du peuple burkinabè avec à leur tête le président Michel Kafando, le premier ministre Yacouba Isaac Zida et le président du Conseil national de la transition, Cheriff Moumina Sy. Les martyrs qui ont été accompagnés à leur dernière demeure par des milliers de Burkinabè ont d’abord été conduits à la maison du Peuple, ensuite à la place de la révolution puis enfin au cimetière de Gounghin où ils ont reçu les honneurs militaires.

Des prières religieuses et divers discours ont ponctué la cérémonie de la place de la révolution où cinq minutes de silence ont été observées à la mémoire des victimes. Ces derniers ont été élevés au rang de héros nationaux.  Comme si c’était hier, l’on se souvient encore des mots du ministre en charge de la Communication sous la Transition. Lorsqu’il a pris la parole au nom de tout le gouvernement pour parler à ces corps inertes tombés sous les balles assassines des sicaires de l’ancien régime, tout le monde était comme hypnotisé : « Vous n’êtes pas morts pour rien, car vous vous êtes sacrifiés pour une grande cause.  Vous avez défendu les plus belles valeurs de notre pays. Vous avez combattu le combat juste. Vous n’êtes pas mort pour rien. Vous êtes morts pour la grande cause des peuples libres qui ont payé leur liberté avec le sang… Dormez alors en paix et soyez rassurés que votre mémoire est éternelle. Soyez rassurés que rien ne sera plus comme avant, soyez rassurés que votre lutte ne sera pas trahie, soyez rassurés que votre lutte n’a pas été vaine… », avait laissé entendre Frédéric Nikiéma, le porte-parole du gouvernement d’alors. Sa gorge était nouée, et ses yeux embués de larmes.

 

« Sachez que nos larmes n’expriment pas le refus de votre départ, mais l’émoi dithyrambique de nos cris en cœur, en gratitude pour votre œuvre éternelle… », ainsi s’exprimait le porte parole du gouvernement de la Transition , Frédéric Nikiéma, devant les cercueils des martyrs de l’insurrection le 02 décembre 2014.

Des héros nationaux

Avant que les corps des martyrs ne soient ensevelis, le ministre Nikiéma avait ajouté que la lutte qu’ils ont payé de leur vie ne sera pas trahie.  « Sachez que nos larmes n’expriment pas le refus de votre départ, mais l’émoi dithyrambique de nos cris en cœur, en gratitude pour votre œuvre éternelle… Le Burkina Faso tout entier s’incline sur vos cercueils… », avait-il laissé entendre.  Ce jour-là, le président Michel Kafando, son premier ministre Isaac Zida, le président du Conseil national de Transition Cheriff Sy ainsi que des milliers d’autres Burkinabè ont accompagné à leur dernière demeure ces martyrs de la révolution. Mais avant, ils ont été élevés au rang de héros nationaux.

Quelques 5 ans après l’insurrection populaire, tout comme ce fut le cas pour Thomas Sankara, Norbert Zongo, Guillaume Séssouma, Dabo Boukary et de bien d’autres victimes de la nécrophagie du système Compaoré, leurs bourreaux circulent en toute impunité sur la terre libre du Burkina. Non seulement, ces héros nationaux n’ont pas obtenu justice, mais en plus, on demande à ceux qui ont survécu à cette barbarie de faire acte de contrition et de repentance.  Si l’on suit bien la démarche des ‘’sages’’, l’on doit faire table rase sur le passé et accorder le pardon à ceux qui ont tiré sur ces pauvres innocents qui manifestaient les mains nues, mieux, les insurgés doivent leur demander pardon pour tout ce qui est arrivé.  De quel pardon s’agit-il ? A qui faut-il accorder le pardon ? A l’Etat ? A Blaise Compaoré ? A ceux qui ont donné l’autorisation de tirer ? A ceux qui ont tiré ?

Évitons une journée nationale de pardon bis

Il faut éviter de tomber dans les mêmes erreurs et dans les mêmes travers que Blaise Compaoré qui pensait qu’en organisant une parodie de journée nationale de pardon, ses forfaitures seront oubliées par le peuple burkinabè. Non. Ne retombons pas dans l’erreur de la journée nationale de pardon de 2001, qui a contribué à consolider la bipolarisation de fait du Burkina, avec d’un côté ceux qui prônaient un pardon béat et inconditionnel et de l’autre ceux qui estimaient que l’on ne peut participer à une rémission de péchés sans connaitre les péchés en question. Souvenons-nous qu’en 2003, l’église avait indiqué que « Le pardon ne saurait être un acte de simple volonté politique, il doit être préparé et soutenu par une prise de conscience et garanti par une volonté clairement exprimée de réparation et de justice… Sans ces conditions, notre peuple pourrait s’engager dans une procédure qui risque de conduire à la désacralisation du pardon et à une imposture collective ».

Quand accepteront-nous finalement que justice soit rendue ? On ne peut pas accorder le pardon si on ne fait pas la justice. Et le pardon ne peut se faire que si les acteurs reconnaissent qu’ils ont pêché. Le pardon, tout comme la réconciliation nationale ne se décrète pas. Evitons la mascarade et prenons résolument le chemin et la culture de la reddition des comptes. Il appartient à ceux qui ont perdu des biens de quelques natures que ce soit de saisir la justice. Du reste, le Haut Conseil pour la réconciliation et l’unité nationale est à pied d’œuvre pour le dédommagement de ceux qui ont perdu leurs biens au cours de l’insurrection populaire. Mais d’où vient l’idée que les insurgés demandent pardon à ceux qui ont, par leur boulimie du pouvoir, fait basculer le pays dans l’insurrection populaire, sinon que de vouloir réviser l’histoire en transformant les victimes en bourreaux ?

 

 

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